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30 décembre 2014 2 30 /12 /décembre /2014 15:10

"Ne la tue pas, fatigue-la" ordonne le chef à celui qui, dressé à l'arrière du pick-up et tirant des rafales de kalachnikov, affole la gazelle qui se sauve dans les dunes.

Il n'y a qu'une gazelle qui puisse courir dans les dunes avec cette légèreté. Les hommes et les femmes avancent lentement sur un sol qui se dérobe sous leurs pas.

Est-ce qu'on peut fatiguer la liberté plutôt que la tuer ? C'est peut-être ce que s'emploie à montrer Abderrahmane Sissako avec ce film lent, qu'il met en scène au rythme d'une Afrique écrasée de chaleur, de douleurs aussi. Et ce n'est pas une fresque historique qu'il nous propose pour nous expliquer ce que la télévision, à maintes reprises, nous a expliqué - imparfaitement - des événements survenus au Mali, et plus particulièrement dans les régions de Tombouktou et de Kidal. Timbuktu , c'est Tombouctou en langue tamashek, celle des touaregs. Mais, pour des raisons de commodité, et eu égard à l'instabilité qui continue à régner dans la région, c'est en Mauritanie, dans son pays, que le réalisateur a tourné l'histoire simple d'une famille de nomades, dont le père, Kidane (Ibrahim Ahmed), est un homme aimant et protecteur qui vit sous sa tente avec sa femme Satima (Toulou Kiki) et leur fille chérie, Toya (merveilleuse Layla Walet Mohamed) et qui élève un maigre troupeau de 6 ou 7 vaches dont l'une a été nommée, avec humour, GPS. Issan, le jeune garçon qui l'aide dans la conduite du troupeau à la rivière n'a pas encore l'expérience et l'autorité suffisante pour empêcher, un jour, GPS d'aller s'empêtrer dans les filets du pêcheur Amadou. Lequel, pour préserver son outil de travail, tue la vache.

La tragédie est nouée.

La jalousie d'Abdelkrim (Abel Jafri), le chef rebelle qui convoite la femme de Kidane, la folie de Tina (Zikra Oualet Moussa), cette magnifique pythie qui s'autorise tout ce que les occupants interdisent et qui les brave, arrêtant le pick-up armé, comme autrefois ce chinois arrêta une colonne de chars à Pékin, la sagesse de l'imam (Adel Mahmoud Cherif) qui rappelle qu'on ne vient pas dans la maison de Dieu les armes à la main, la révolte de la marchande poisson, l'inconséquence des jeunes jihadistes occidentaux pérorant sur le football et les mérites de leurs idoles, la désobéissance des amoureux, celle des gamins du quartier qui jouent au ballon…sans ballon, sont autant de caractères qui contribuent à donner à ce spectacle d'une grande beauté, l'intensité d'un récit qui, mieux qu'un honnête reportage, nous donne à partager la vie réelle de ces gens abandonnés à un sort qui ne devait pas être le leur.

A des scènes d'horreur complaisantes, Abderrahmane Sissako préfère l'ellipse. Ce qui doit être montré l'est, en images furtives. Et ses images, comme l'Afrique, ont leur part de mystère. Qui est donc ce cyclomotoriste qui passe et repasse, et qui finira par courir dans les dunes, comme la gazelle ?

Ce film, entre autres mérites - et celui d'une incontestable esthétique n'est pas le moindre - a aussi celui de rappeler à notre mémoire, pour ceux qui l'ont un jour découverte sur Arte, la douce voix de Fatoumata Diawara dans une mélopée nocturne et sensuelle.

Mais ce n'est pas un film d'espoir qui nous est livré, c'est un film pour ouvrir les yeux, et le cœur aussi. Et qui n'apporte pas de réponse à cette question que pose l'imam, comme Jacques Chancel la posait autrefois : " Où est Dieu dans tout cela ?"

Voir la bande annonce : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19547690&cfilm=225923.html

Sorti le 10 décembre, ce film qui aurait pu être palme d'or à Cannes, n'est déjà plus programmé chez UGC ni chez Gaumont qui préfèrent réserver leurs écrans à ce qui va cartonner pendant les vacances scolaires.

On peut encore le voir (et l'on vous y encourage) dans quelques salles (lien ci-dessous) : http://www.cinemasgaumontpathe.com/films/timbuktu/

ML

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Published by lahune - dans Culture
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La Hune, pourquoi ?

La hune, sur les anciens navires, c’était la petite plate-forme située en haut du mât sur laquelle on envoyait un matelot pour surveiller la mer, les autres bateaux, voir s’il y avait des récifs… aujourd’hui, alors que les nuages de la crise économique ne cessent d’inquiéter, alors que celui qui a été élu capitaine du vaisseau « France » et ses courtisans semblent plus doués pour faire du vent plutôt que de s’occuper à rendre un peu moins pénibles les conditions dans lesquelles rame un équipage qui pourtant, avait souhaité atteindre de nouveaux horizons… disposer d’une modeste hune supplémentaire ne saurait faire de mal ; c’est la petite finalité d’un ènième blog comme celui-ci.

 

La hune, c’est aussi la « une » des journaux écrits, radios et télévisions, avec un « h » en plus… un h, parfois peut être aussi une hache, non pour pourfendre les journalistes qui dans leur ensemble font leur travail avec beaucoup de conscience, mais de temps en temps, pour rappeler que la médiatisation outrancière de l’information, sa mise en scène à grands coups de paillettes au mépris de règles élémentaires de ce qui doit être prioritaire, doivent être dénoncées comme la vigie le faisait du haut de la hune pour indiquer un danger.

 

Enfin, dans la pénombre dans laquelle nous tentons de nous diriger, on peut caresser le rêve que grâce à tous ceux qui apporteront leur contribution, la hune sera là de temps en temps pour donner un peu plus de clarté « hunaire » au milieu de la nuit dans laquelle voudraient nous laisser dormir des femmes et des hommes politiques de tous bords…

 

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