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Extrait de Rue 89 :

 

Par Jean de Maillard | Magistrat | 09/06/2011 

 

En deux mots – « Not guilty ! » – prononcés lundi 6 juin, Dominique Strauss-Kahn a scellé un destin digne des tragédies antiques. Tout y était, même le chœur des soubrettes noires et portoricaines scandant sa montée vers l'autel d'infamie de « Shame on you ! » humiliants et pathétiques. Mais le pire qu'aura à connaître DSK est devant lui. Et moins dans le sort que lui réservera la justice américaine – après tout, sa bizarrerie est telle que nul ne sait jamais comment s'achèvent les farces tragiques qui s'y déroulent – que dans le fantôme qui le hantera jusqu'au dernier de ses jours, celui du choix de Sophie.

Souvenez-vous du roman éponyme de William Styron et du film qu'en tira Alan Pakula. Sophie, déportée à Auschwitz, reçoit l'atroce proposition d'un officier SS : qu'elle désigne celui de ses deux enfants, sa fille ou son fils, qui sera tué dans la chambre à gaz. L'autre aura la vie sauve. Si elle refuse de choisir, les deux mourront.

Sophie choisit et sacrifie un de ses enfants. Qui pourrait l'en juger ? Personne d'autre qu'elle-même, bien sûr. Elle n'échappera que dans sa propre mort à l'horreur d'une culpabilité dont elle était la seconde, ou peut-être même la première victime.

DSK et Sophie : des dilemmes semblables

Pour comprendre en quoi le choix de DSK le plonge dans un même dilemme, il faut revenir aux particularités, à nos yeux si étranges, de la justice américaine. Chaque justice est le reflet de la société qui l'héberge. La conception européenne à laquelle nous sommes heureusement attachés, patiemment mûrie depuis Salomon jusqu'à Victor Hugo, alloue au juge une double tâche : établir la vérité des faits et, par l'apaisement d'une juste sentence, restaurer la paix sociale.

Au risque d'une schématisation, mais pas d'une caricature, on peut dire que la justice américaine s'assigne une fonction inverse : mettre en scène la violence sociale, non pour établir la vérité et retrouver une hypothétique paix civile, mais pour canaliser dans une représentation symbolique toute la brutalité d'une société fondée sur le libre contrat, c'est-à-dire sur le rapport de forces permanent des hommes entre eux.

Dans un prétoire américain, le plus fort devient le plus juste

Le prétoire américain est un champ clos où le plus fort devient de facto le plus juste, qu'il fût précédemment accusé ou victime. Parce qu'il a su convaincre ses pairs non d'une quelconque vérité, mais d'une supériorité qui le hausse aux vertus des héros mythiques, ceux qui, par le Colt et la corde, ont construit l'Amérique.

La seule valeur qui compte aux yeux des plaideurs américains est donc celle du succès, quels qu'en soient les moyens, quel qu'en soit le prix.

Pour DSK, libéral européen aux sentiments humanistes, le choix qu'il a fait en plaidant « non coupable » est donc celui du jeu cruel que lui assigne l'arène judiciaire new-yorkaise : mettre à mort symboliquement sa victime, pour échapper lui-même au broyage d'une sentence impitoyable. Il ne sera pas question de vérité dans cette lutte à mort, mais de simple survie.

Renier tout ce qu'il a défendu jusqu'ici

Et pour ce faire, l'humaniste libéral va devoir renier, salir et détruire en la personne de Nafissatou tout ce qu'il a défendu jusqu'alors : les pauvres, les minorités et les faibles, la justice sociale et l'équité. Seule pourra le sauver, par instinct de survie, l'arrogance insupportable de celui qui jette dans la balance toute la puissance de l'argent.

En somme, Dominique Strauss-Kahn va devoir déchiqueter, aux jeux du cirque judiciaire, celle dont nous ne saurons peut-être jamais si elle fut ou non sa victime, justement parce que nous ne devrons pas le savoir.

Je ne vois qu'une différence entre DSK et Sophie : celle-ci devait épargner la vie d'un de ses enfants, celui-là ne doit sauver que sa peau. Il y gagnera peut-être sa liberté, mais gardera-t-il son âme ?

 
 

 

 

 

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La Hune, pourquoi ?

La hune, sur les anciens navires, c’était la petite plate-forme située en haut du mât sur laquelle on envoyait un matelot pour surveiller la mer, les autres bateaux, voir s’il y avait des récifs… aujourd’hui, alors que les nuages de la crise économique ne cessent d’inquiéter, alors que celui qui a été élu capitaine du vaisseau « France » et ses courtisans semblent plus doués pour faire du vent plutôt que de s’occuper à rendre un peu moins pénibles les conditions dans lesquelles rame un équipage qui pourtant, avait souhaité atteindre de nouveaux horizons… disposer d’une modeste hune supplémentaire ne saurait faire de mal ; c’est la petite finalité d’un ènième blog comme celui-ci.

 

La hune, c’est aussi la « une » des journaux écrits, radios et télévisions, avec un « h » en plus… un h, parfois peut être aussi une hache, non pour pourfendre les journalistes qui dans leur ensemble font leur travail avec beaucoup de conscience, mais de temps en temps, pour rappeler que la médiatisation outrancière de l’information, sa mise en scène à grands coups de paillettes au mépris de règles élémentaires de ce qui doit être prioritaire, doivent être dénoncées comme la vigie le faisait du haut de la hune pour indiquer un danger.

 

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