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Benghazi : 26 heures de galère pour 2 minutes 40 de discours de Sarkozy

2 minutes 40 de discours de Sarkozy à Benghazi

« J’étais à Benghazi. » Non, pas pendant le siège lorsque Kadhafi menaçait de noyer dans le sang la rébellion. Mais avec Nicolas Sarkozy, lorsqu’il prononça jeudi 15 septembre son discours sur la place de la Liberté, aux portes du Palais de justice.

Accueilli en libérateur, avec le premier ministre britannique David Cameron. Les Français ont vu les images à la télévision, entendu le discours du président. En réalité, ils ont tout vu, sans doute plus que moi. Retour sur un voyage de 26 heures, pour écouter 2 minutes 40 secondes de discours du président.

Tout commence mercredi matin. Après Marianne, Le Parisien annonce le déplacement présidentiel. Il devait rester top secret, pour des raisons de sécurité. L’Elysée refuse de confirmer et accusera plus tard les syndicats de policiers d’avoir balancé, furieux de mener une mission en zone de guerre. Le Monde finit par avoir aussi l’information et le programme détaillé du président.

Qui sera du voyage ? Cela reste un mystère. Le Monde s’est porté candidat, et comprendrait mal de ne pas en être.

A 20 h 48, mercredi soir, l’Elysée appelle enfin. On me demande si je veux « gâcher ma soirée et ma journée de demain ». Je comprends que je suis du voyage. On me le dit, comme si j’avais droit à une fleur. Rendez-vous est pris à 22 h 15 avenue de Marigny, à côté de l’Elysée. Pas le temps de prendre une douche. Tout juste celui de télécharger les archives du Monde sur la Libye.

 22 h 15 : arrivée à Marigny. La plupart des médias sont là. On nous demande ne pas donner d’information avant l’arrivée du président sur place en Libye.  Curieuse exigence : l’information a déjà été donnée. Les collègues britanniques, eux, ont été disciplinés, mais ils ont des relations de confiance avec Downing Street, ce qui n’est pas le cas en France. Mercredi, à 16 heures, lors du briefing quotidien du "lobby" –ces journalistes accrédités qui respectent scrupuleusement le off- les conseillers de David Cameron les ont informés du voyage et donné la consigne stricte de ne pas dire un mot avant l’atterrissage du premier ministre à Benghazi. Elle sera respectée.

On apprend qu’on part pour Evreux, la base militaire d’où décollera l’avion. On part en retard, une heure trente de bus, il est minuit passé.

Là, les journalistes sont séparés en deux groupes : une petite poignée part pour Tripoli, le gros de la troupe est envoyé sur Benghazi. On comprend soudain qu'on ne pourra pas assister à l’étape de Tripoli : visite d’un hôpital, rencontre avec le CNT, conférence de presse. On le comprend sans le savoir, puisque l’Elysée n’a donné aucune information. On en informe la rédaction du Monde. Tout cela n’est pas si grave : la collègue Cécile Hennion, en reportage à Tripoli, assistera à la conférence de presse.

2 heures du matin, jeudi. Décollage pour Benghazi, dans un avion bourré de policiers, d’hommes du Raid, de chiens-démineurs. Ration militaire pour dîner. Par chance, on a eu le temps d’avaler un morceau chez soi.

6 heures du matin, jeudi, atterrissage hublots fermés, dans la nuit, à Benghazi.

A l’arrivée, pas de réseau téléphonique. La tuile. On a été prévenu tellement tard qu'on n'a pas eu le temps de passer au journal prendre un téléphone satellitaire. Nous sommes convoyés dans un hôtel en banlieue de Benghazi, au bord de la mer. On prend un petit-déjeuner, on cherche une connexion Internet que l’on finit par trouver. On informe le journal de la situation, mais on rate un appel demandant un petit papier sur le voyage libyen. Il sera fait de Paris.

Vers 10 heures, on prend la voiture pour aller sur la place de la Liberté, au Palais de justice, lieu du discours attendu de Sarkozy. Les services de l’Elysée font des essais de son pendant des heures. On assiste au déminage du Palais de justice par les policiers, venus avec des chiens de Paris. Les tireurs d’élite du Raid s’installent sur le toit, préparent leurs fusils à lunette, se relaxent. Les télévisions sont, elles-aussi, sur le toit, pour avoir une liaison satellitaire. On s’ennuie ferme. On dort deux heures sur un banc dans le Palais de justice, dans une salle fraîche, à quelques mètres de cellules d’enfermement sordides.

La place de la Liberté reste vide aux heures chaudes, et l'Elysée s'inquiète

Comme il n’y a pas de communication, on ne saura rien de la conférence de presse de MM. Sarkozy et Cameron à Tripoli. L’Elysée ne débriefe pas. On a quelques informations par le collègue de BFM TV, qui faisait un direct par satellite et a entendu, en renvoi de son, ladite conférence.

Le temps passe. Le soleil cogne et la place de  la Liberté reste désespérément vide. Vers 15 h 45, l’Elysée annonce une visite du musée de la guerre pour le président. Sans doute pour laisser à la place de la Liberté le temps de se remplir un peu. On se rend donc au musée, jusqu’à ce qu’arrive enfin le convoi Sarkozy-Cameron.

Pendant la visite, on échange quelques phrases avec le conseiller diplomatique du président, Jean-David Levitte. Ce sera le seul débriefing de la journée. On taquine Henri Guaino, conseiller spécial de l’Elysée, qui passa naguère des vacances en Libye et découvre parmi les invités du président Denis Olivennes patron des médias de Lagardère (Europe 1, Le Journal du dimanche, Paris Match).

16 h 50, retour à pied du musée, vers la place de la Liberté qui s’est assez remplie pour donner un sentiment de foule, avec des prises de vues en plan serré. Nicolas Sarkozy prend la parole. Voici son discours intégral :

Le musée de la guerre, où un Kadhafi en cage est représenté

« Jeunes de Benghazi, jeunes de Libye, jeunes Arabes, la France veut vous dire son amitié et son soutien. Vous avez voulu, vous avez voulu la paix, vous avez voulu la liberté, vous voulez le progrès économique. La France, la Grande-Bretagne, l’Europe seront toujours aux côtés du peuple libyen. Mais, amis de Benghazi, nous vous demandons une chose, nous croyons dans la Libye unie, pas dans la Libye divisée. Peuple de Libye, vous avez démontré votre courage. Aujourd’hui, vous devez démontrer un nouveau courage, celui du pardon et celui de la réconciliation. Vive Benghazi, vive la Libye, vive l’amitié entre la France et la Libye »

 

2 minutes 40, traduction comprise.

Cameron et Sarkozy rentrent dans le palais de justice, dans un brouhaha incroyable. La séquence de la place de la Liberté a duré moins de vingt minutes. On essaie de rattraper le président, qui s’est éclipsé par l’arrière du bâtiment. On le voit s’envoler bientôt avec six hélicoptères.

Il faut écrire son article. L’Elysée avait installé une petite connexion, mais l’a démontée. On se rabattra sur le matériel d’un photographe qui transmettra notre texte et celui du Figaro.

On grommelle déjà à l’idée de faire le chemin retour, via Evreux. Le service de presse de l’Elysée organise un retour via le Falcon 7X, l’avion de secours du président, pour 14 journalistes. On ne s’est pas aperçu que Nicolas Sarkozy a invité dans son avion du retour un journaliste du Parisien et de RFI. Les journalistes télé, qui n’ont pas encore fait leur direct de 20 heures, sont laissés en plan. On est ravi de rentrer plus vite, de se voir servir un bon dîner, et d’atterrir à Villacoublay, juste à côté de Paris.  Du jet de luxe, on peut même passer un coup de fil chez soi pour prévenir de son retour. « Devine d’où j’appelle ? »

Arnaud Leparmentier

Le Monde 16/09/2011

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La Hune, pourquoi ?

La hune, sur les anciens navires, c’était la petite plate-forme située en haut du mât sur laquelle on envoyait un matelot pour surveiller la mer, les autres bateaux, voir s’il y avait des récifs… aujourd’hui, alors que les nuages de la crise économique ne cessent d’inquiéter, alors que celui qui a été élu capitaine du vaisseau « France » et ses courtisans semblent plus doués pour faire du vent plutôt que de s’occuper à rendre un peu moins pénibles les conditions dans lesquelles rame un équipage qui pourtant, avait souhaité atteindre de nouveaux horizons… disposer d’une modeste hune supplémentaire ne saurait faire de mal ; c’est la petite finalité d’un ènième blog comme celui-ci.

 

La hune, c’est aussi la « une » des journaux écrits, radios et télévisions, avec un « h » en plus… un h, parfois peut être aussi une hache, non pour pourfendre les journalistes qui dans leur ensemble font leur travail avec beaucoup de conscience, mais de temps en temps, pour rappeler que la médiatisation outrancière de l’information, sa mise en scène à grands coups de paillettes au mépris de règles élémentaires de ce qui doit être prioritaire, doivent être dénoncées comme la vigie le faisait du haut de la hune pour indiquer un danger.

 

Enfin, dans la pénombre dans laquelle nous tentons de nous diriger, on peut caresser le rêve que grâce à tous ceux qui apporteront leur contribution, la hune sera là de temps en temps pour donner un peu plus de clarté « hunaire » au milieu de la nuit dans laquelle voudraient nous laisser dormir des femmes et des hommes politiques de tous bords…

 

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